La Rue de la fortune

Ce récit narre les périples d’un personnage de notre temps, vagabond d’une rue hanoïenne, Tran Huy Lieu, à travers les difficultés de la vie, afin de projeter un portrait socio-économique de la société vietnamienne.

 La porte se referma derrière moi. Je me retrouvai dans la rue Tran Huy Lieu, prêt à chevaucher mon vélo, vieilli par le temps. Le dehors était marqué par une abondance de verdure que rarement on retrouvait dans Hanoï. Je contemplai les chaînes de restaurants, cafés, magasins, le lac Giáng Võ, et autres, défiler devant mes yeux à mesure que je parcourais le quartier. Seulement, je remarquai soudainement que le pneu avant de mon vélo était crevé. Je me dépêchai alors de rejoindre les bords du lac où se trouvait un vieil homme accroupi dont le bric-à-brac à vélo témoignait de ses occupations. Un sourire à pleines dents s’afficha sur son visage barbu. « Dix mille dongs pour le pneu, mon enfant! » Alors qu’il s’apprêtait à réparer mon boyau à vélo, je vis son équipement : outillé d’une petite bouteille d’huile et d’une clé à molette, il semblait satisfait de ce qu’il avait. De temps en temps, je croyais l’entendre chantonner une mélodie, mais sa voix sonnait tellement grave que je ne pus reconnaître la chanson. Plus tard, lorsqu’il eut fini, je lui tendis un billet tout frissonné et m’en allai aussitôt, les jambes flageolantes, vers le lieu de mon premier jour de travail, le premier d’une longue série.

La papeterie – « J’ai toujours aimé les livres »

Deux portes vitrées donnaient à l’intérieur du bâtiment nuancé de bleu. De l’extérieur, ses verres reflétaient déjà de multiples tâches de couleurs, traduisant ainsi l’abondance de fournitures scolaires. Sur tous les murs, étaient suspendus des cartables de tous aspects, et des globes terrestres dominaient les points culminants de la pièce. La vingtaine d’étagères était disposée en rangs bien parallèles, contribuant à la hiérarchisation de la papeterie. Devant le guichet où se situaient mes dès-à-présent collègues, plusieurs centaines de cahiers et de manuels s’entassaient dans un carré délimité au sol. Je respirai l’odeur de la nouveauté et des ouvrages qui s’empilaient les uns sur les autres. Il est évident que « j’ai toujours aimé les livres ». Pour moi, c’est comme pénétrer dans un autre univers, et se détacher de la réalité. Ce job représentait un futur idéal. « Mais arrivé ici, jamais je n’aurais cru que je ne pourrais en lire aucun. »

 

Légende : « J'ai toujours aimé les livres. Mais arrivé ici, jamais je n'aurais cru que je ne pourrais en lire aucun. » (Crédit : Tran Ngoc Y Nhi)

« J’ai toujours aimé les livres. Mais arrivé ici, jamais je n’aurais cru que je ne pourrais en lire aucun. » (Crédit : Tran Ngoc Y Nhi)

Au contraire, je passais le plus clair de mon temps à détailler les clients détaler entre les étagères débordant d’outils mathématiques et d’écriture, et choisir soigneusement leurs produits. Ils n’étaient que peu nombreux, mais leur panier s’emplissait facilement et rapidement. Tandis que nous, vendeurs, restions cachés derrière le comptoir, nous racontant tout au long de la journée, les exploits de notre frivole quotidien. Il m’était déjà arrivé d’envisager une évasion à ma routine. Pouvoir m’échapper, devenir ce que je voulais devenir. Mes parents n’avaient jamais compris la raison pour laquelle j’aurais voulu changer de métier : « Un travail nonchalant », disaient-ils. Mais la réalité est toute autre, et transporter des manuels s’avère plus difficile que ça en a l’air. Nous étions constamment occupés à courir derrière les clients, à nous assurer qu’ils ne voleraient rien, à les baby-sitter toute la journée. De plus, je ne parvenais au maximum qu’à gagner assez pour mes dépenses personnelles, alors que je résidais toujours chez mes parents. Et le salaire que je recevais en ces temps n’était clairement pas suffisant pour me loger seul. Ne voulant pas leur être un poids lourd, je décidai alors de prendre les devants et de postuler pour d’autres emplois. Après cinq ans de ma vie à « distribuer des manuels aux écoles », je parvins finalement à tomber sur une petite boutique au manteau blanc délabré, non-loin de mon maintenant-ancien travail.

Le magasin de jeux vidéo – « Quand j’étais petit, j’aspirais à être docteur ! »

Dans une petite ruelle ; un local loué dans un KTT (vieil immeuble construit par l’Etat) vendait des jeux vidéo. A l’intérieur, je vis mon nouveau collègue fixer de ses yeux le portefeuille du client en lui demandant des prix exorbitants pour des produits de qualité médiocre. Je leur souris. Derrière moi, une vitrine éclairée de néon blanc présentait des boîtes de jeux entassées les unes sur les autres. Des murs déjà écaillés avec des petits trous, et l’odeur de la cigarette hantant les esprits, suscitaient déjà un certain dégoût pour l’état des lieux. Mais ironie du sort, ce doux arôme maladif me rappela des souvenirs remontant à ma petite enfance. Abstraction faite de la lecture, je me remémorais mes rêves de pouvoir, un jour, porter la blouse blanche et pouvoir sauver des vies.

Désormais, du haut de mes 26 ans, je ne pus m’empêcher de penser à quel point mon présent différait de mes ambitions passées. Devais-je maintenant l’ensevelir avec une poignée de sable et me tourner vers l’horizon ? « En réalité, on ne choisit pas sa carrière. Ce n’est plus comme lorsqu’on est petit. C’est en grandissant qu’on se rend compte que c’est difficile de réussir. » Car oui, « quand j’étais petit, j’aspirais à être docteur ! »  Cependant, je ne m’inquiétais pas pour autant, car mon sourire ne cessait de s’élargir. Je passais la plupart de mon temps à « tester et jouer à des jeux vidéo ». Je pus alors me reposer et me détendre plus souvent en compagnie de mes collègues. J’appréciais mon nouveau métier, finalement. Mon salaire restait toutefois peu élevé, mais je gagnais maintenant suffisamment pour pouvoir loger seul, et en plus nourrir ma famille qui ne cessait de s’agrandir, avec l’arrivée de mes deux frères et de ma sœur venant de naître. J’occupai ainsi le poste pendant quatre ans.

L’épicerie : « Ce travail, c’est comme devoir labourer la terre. »

Vêtu d’une palette de couleurs amplifiant ses formes – c’est cela qui lui donnait son charme – l’épicerie occupait un espace minimalisé mais tel un magicien, tout semblait rentrer. Malgré cet espace restreint, un petit passage trouvait sa place au milieu des paquets encombrants. C’est l’entrée qui donnait de la lumière au local de 10m² dans le même KTT mais aussi l’ampoule accrochée au plafond. Tant de lumière éblouissait mon visage pâle. Je reculai alors de peur et me fondis dans le noir. Je ne grimaçai pas et ne prononçai un mot. Seulement, lorsque le client apparut, je sortis ma tête de sous le comptoir et en émergeai telle une tortue. « Ce travail, c’est comme devoir labourer la terre. » Quand les affaires eurent fini, je me retournai et vis derrière moi, ma femme : qu’elle était belle ! Ma femme et mes enfants étaient une des raisons de mon énième changement de profession : gagner, financer, subsister.

« Ce travail, c’est comme devoir labourer la terre. » (Crédit : Clara Cuvelier)

« Ce travail, c’est comme devoir labourer la terre. » (Crédit : Clara Cuvelier)

Avec la  pression du mariage que m’imposaient mes parents, j’épousai la femme avec qui j’eus deux beaux enfants. « La famille avant tout », je le répétais tous les jours pour me remonter le moral. Lorsque je fus hospitalisé une nouvelle fois, ma femme avait dû gérer l’épicerie seule. À partir de cinq heures du matin, elle venait jusqu’à l’hôpital où je logeais afin de veiller sur moi, puis elle enjambait aussitôt sa moto pour se rendre à notre boutique. Certaines personnes ont pitié de moi et me traite d’incapable et d’handicapé mais selon moi mon handicap est ce qui fait mon caractère. « J’ai choisi ce métier parce que j’ai été amputé d’un bras et d’une jambe. » Jamais je ne me verrais rester chez moi et laisser ma femme travailler à ma place. Mon caractère crée une âme. Celle de l’épicerie, celle du vendeur, de l’acheteur et du quartier. En quittant celle-ci, un sourire s’afficha sur mon visage parce que je venais juste d’encaisser 100.000 VND d’un client. Continuant leur chemin habituel, les clients partirent avec un sac en plastique enveloppant ce qu’ils avaient acheté, avec un peu moins d’argent dans leur poche.

Clara Cuvelier – Arthur Moreaux – Tran Ngoc Y Nhi (2nde A)

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