Corée en feu

Navire criblé de balles

Navire criblé de balles

1904. Deux croiseurs russes, le Varyaag et le Koreetz viennent d’être attaqués par surprise par la marine impériale japonaise et coulent au large d’Incheon. L’attaque japonaise de Chemulpo marque le début du conflit russo-japonais qui dure un an.

Jack London, née en 1876, jeune américain est envoyé sur le terrain afin de relater le conflit pour le compte de San Francisco The Examiner. C’est à travers ses yeux que l’on découvre cette guerre dans un ouvrage, réunissant tous ces articles, intitulé « La Corée en feu ». Durant plusieurs mois, London suit l’armée japonaise qui remonte la péninsule coréenne vers le nord en direction de la Mandchourie. Il nous raconte à sa manière, son ressenti, ses frustrations et ses déceptions: « Je suis venu à la guerre dans l’attente d’émotion, mes seuls émotions ont été l’indignation, l’irritation et la déception. »

Correspondants à bord du SS Sibéria en direction de Yokohama

Correspondants à bord du SS Sibéria en direction de Yokohama

Les raisons ? D’abord la censure dont il est victime par l’armée japonaise et comment celle-ci tente de le stopper, puis l’incompréhension liée à son incapacité d’interagir convenablement avec les deux armées, son rapport vis-à-vis de la guerre et plus globalement une multitude de difficultés auxquelles Jack London doit faire face. Il lui faut mentir, ruser afin d’extraire des informations et poursuivre sa route. Dès l’éclatement du conflit, Jack London doit faire face à des obstacles administratifs pour quitter le Japon et se rendre en Corée.

Alors que les autorités japonaise bloquent des journalistes venus de tout part en terre nippone et les soumettent à des manœuvres dilatoires, quelques-uns réussissent cependant à se faufiler dans les mailles du filet. C’est le cas de Jack London qui arrive en Corée et qui pensait pouvoir nous faire le récit des combats. C’est sur une petite embarcation que son périple commence, avec trois Coréens ne parlant pas un mot d’anglais pour équipage, son objectif étant de rejoindre le front aussi vite que possible et de correspondre avec les Etats-Unis.

Mais il doit faire face à une toute autre réalité. Les journalistes sont mis en retrait, n’ont pas accès aux sites des combats et sont confrontés à l’hostilité de l’armée Japonaise. Il a pour obligation de rester en ville et est assigné à son hôtel. Sinon, il est étroitement encadré par les autorités, dès son arrivée, qui l’obligent à suivre une visite guidé. Il se trouve maintenant sur place néanmoins.

Il lui faut entrer en contact avec les combats. Lors de ses excursions avec l’armée, il est toujours mis à l’écart, lui ainsi que ses collègues de profession. « Nous ne savons rien » reporte-t-il ainsi. La censure retarde la transmission de ses articles à son journal aux Etats-Unis afin qu’ils perdent tout intérêt : « Lorsque nous récupérons des bribes d’information il s’agit d’histoires ancienne déjà connu du reste du monde ». ». Ils sont dans l’attente d’informations qui ne leur sont en soit pas très utiles. Enfin, les Japonais jouent la confusion : « Nous n’avions ni l’autorisation de continuer, ni l’ordre de rester »

A force de négociations, d’arguments et de ruse, Jack London arrive à se glisser sur le terrain opérant seul, sans l’aide d’aucune autorité et par ses propres moyens pour remplir sa mission.

Ce ne fut cependant pas une expérience fascinante pour le journaliste que de se retrouver confronté directement avec les Coréens et les Japonais. Jack London se retrouve impuissant dans un pays qui n’est pas le sien et n’hésite point à faire part de son incompréhension et de ses apriori sur les Asiatiques. «Le Coréen est inefficace et impuissant. […] Il ne sait pas comment faire, il n’essaie pas d’apprendre, il s’en fiche ». Les différences culturelles sont importantes et il nous le fait savoir à sa manière ; « En bref les premières semaines du voyageur blanc en Corée sont loin d’être agréables. Si c’est un homme sensible, il passe la plus grande partie de son temps à être tiraillé entre deux désirs : le premier de tuer des Coréens, le second de se suicider ». L’incompréhension est totale, à commencer par la manière de penser. London n’arrive qu’avec beaucoup de difficultés à communiquer avec la population locale, et faire passer des idées complexes ou abstraites lui paraît impossible.

Jack London négociant avec un officier Japonais

Jack London négociant avec un officier Japonais

Cela même -voire surtout- avec l’aide des interprètes : « La principale difficulté avec un interprète coréen est de le faire penser, ne serait-ce que pour lui-même. Mais avec un interprète japonais, la principale difficulté est de l’empêcher de penser à votre place ». De plus la monnaie représente aussi un problème pour lui. Elle est encombrante, lourde, en fluctuation constante et nécessite un effectif important pour la transporter du fait de sa faible valeur : « Je ne savais jamais ce que telle chose me coûtait » déclare-t-il dans l’un de ses articles. Enfin, Jack London, aventurier, explorateur et auteur de nombreux ouvrages sur la nature et les animaux, comme « Croc Blanc » ou encore « Jerry, chien des Iles », se trouve dans une situation ou les populations entretiennent un rapport irrationnel avec ceux-ci. Son rapport avec les Asiatiques est donc conflictuel au regard des différences culturelles. Son expérience

l’amène à éprouver plus de compassion envers les Russes que les Asiatiques, d’autant que, selon lui l’homme asiatique n’attache pas le même prix à la vie que nous « Occidentaux ». Lorsqu’il se trouve nez à nez avec des morts et prisonniers russes, celui-ci éprouve une sensation d’étranglement car il les considère comme des hommes de « sa race ».

Le tsar russe conforte les troupes avant leur départ sur le front

Le tsar russe conforte les troupes avant leur départ sur le front

Le voyage à travers la Corée se fait dans des conditions précaires, London est contraint à vagabonder à cheval, à pied ou en bateau dans un environnement montagneux et froid.

Il est généralement vu d’un œil méprisant par les autorités japonaises car celui-ci est un correspondant étranger et ne peut donc pas poursuivre sa route sans être arrêté par des gardes constamment, suspecté d’être un espion russe. Il ne possède que de bref instants de repos, est continuellement en quête d’informations sur le conflit et souhaite partager avec nous les circonstances de cette guerre.

Soldats japonais

Soldats japonais

Celui-ci à défaut de voir beaucoup de combats nous renseigne sur la guerre à son époque. « Le massacre décidait autrefois du résultat des guerres, l’éventualité d’être massacré décide du résultat des guerres aujourd’hui». Les armées évitaient à l’époque les combats « purs et durs » et ceux-là étaient très loin d’être aussi sanglants et meurtriers que durant la première guerre mondiale. A l’époque pourtant, l’énergie engendrant la mort était déjà conçu par des chimistes. Un fait surprenant pour un journaliste de guerre, London nous faire part de son incompréhension vis-à-vis de la celle-ci. Il ne la comprend pas, ne trouve pas le but dans le fait de se combattre et affirme que « la plus grande différence entre les hommes et les chiens est celle du nationalisme ».

Soldats japonais sur les tranchées

Soldats japonais sur les tranchées

Il est également surpris de voir le peuple coréen se faire exploiter par le gouvernement sans broncher.

Nous parlons ici de magistrats prenant 70% de ce que donnent l’armée japonaise aux paysans coréens pour la nourriture ou le logement.

Pour conclure, après cinq mois d’expédition, Jack repart déçu. Il aurait en soit préféré prendre part au conflit quitte à mourir que de rester inactif. Une idée propre à lui qui est illustré dans l’un de ses poèmes.

I would rather be ashes than dust !

I would rather that my spark should burn out in a brilliant blaze

than it should be stifled by dry rot.

I would rather be a super meteor,

every atom of me in magnificent glow,

than a sleepy and permanent planet.

The proper function of man is to live, not to exist.

I shall not waste my days in trying to prolong them.

I shall use my time.

Canon

Canon

Celui-ci n’a pas mené à bien sa mission et pense avoir perdu beaucoup de temps sur un conflit qu’il ne fait qu’entrevoir. Son reportage fait pourtant office d’autobiographie, le récit de son périple nous permet de mieux comprendre la vie du journaliste en temps de guerre dans un pays étranger, victime continue de la censure qu’il doit combattre à ses risques et périls. Son écrit nous permet aussi de connaître un regard d’un libéral occidental sur la culture asiatique, un regard dont les écrits reflètent néanmoins des propos racistes. Une vision raciste qui imprègne les sociétés développées du début du XX ème siècle que cela soit en Europe, aux Amériques ou au Japon.

London nous fait une ouverture sur les nouvelles forme de combats où l’homme s’allie à la machine. « Le massacre décidait autrefois du résultat des guerres. Quand les machines de guerre deviendront pratiquement parfaites il n’y aura plus de massacre. Leur principal résultat étant de rentre le massacre tout à fait inhabituel. » Propos visionnaires mais réalité beaucoup plus âpre après deux guerres mondiales et des dizaines de millions de morts.

Cette guerre marque le déclin des puissances européennes car pour la première fois une force « occidentale » perd face à une nation asiatique. Mais c’est surtout en se laissant dans ce mal qu’est le nationalisme que la civilisation européenne va se perdre elle-même. Durant la Grande guerre, on cacha aussi la réalité des combats !

Au fond, si les lecteurs américains et européens avaient eu la possibilité de connaître les réalités de cette guerre qui se déroule en Corée, la résignation des Européens à marcher vers la guerre en 14 aurait peut être été moins grande. De l’importance de la presse et de la liberté de l’information…

Mathieu Pribat et Lucca Duval, Tle ES

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