Les Patriotes dans la Conférence de Paix à Paris

« 38 rue de Châteaudun …36…37…38! »

Un sourire discret, presque imperceptible, illumina le visage de Kim. Il venait enfin de trouver, après de longues heures d’errance dans la ville étrangère qu’était Paris, le bâtiment, siège de son équipe, qui marquait le début de sa mission. Il présageait déjà dans ce lieu les longues nuits blanches à venir jusqu’à la fameuse Conférence. Emporté par un amalgame de sentiments, il caressa avec faiblesse la solidité du mur gris, typiquement parisien, qui était bien différent de l’odeur fade de bois des maisons de sa patrie, à présent bien éloignée. Mais cette nostalgie ne lui était pas nécessaire. Il avait fait ce pénible trajet à bateau jusqu’en France sous le nom du digne devoir patriotique. Il se ressaisit aussitôt de cette nonchalance; à l’idée de la grande cause pour laquelle il avait été expatrié si loin de son pays, son cœur se remplit à nouveau d’exaltation. L’événement remontait déjà à un mois avant.

L’annonce fit sensation. Elle avait de quoi susciter des cris euphoriques dans ce groupe de jeunes patriotes, qui étaient, malgré eux, épuisés d’une lutte tenace de David contre Goliath. Tout juste arrivé de Shanghai, le président de ce groupe avait lui-même apporté cette brise rafraîchissante avec lui, suite à une rencontre avec les ambassadeurs américains et chinois. Sa voix tremblante montrait qu’il n’en fut pas moins réjoui, tant la nouvelle faisait ébahir: M.Crane, l’ambassadeur américain, avait annoncé que la question des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes du président Wilson sera probablement discuté lors de la Conférence de Paix à Paris. En plus de ce discours, il avait requis la promesse de M.Crane d’une aide personnelle pour faire participer un représentant coréen à la Conférence de janvier. C’était un espoir plus que prometteur pour ces jeunes résistants qui menaient un combat périlleux contre la domination nippone, sous le nom du Nouveau Parti Coréen des Jeunes Patriotes tout juste créé. Ils n’avaient qu’une dizaine de mois restants jusqu’à la probable apparition d’une Corée résistante sur la scène internationale, qui serait la toute première si ardemment attendue: les jeunes hommes commencèrent leur réunion d’urgence, plus fervents et fougueux que jamais.

Qu’est-ce que le Nouveau Pari Coréen des Jeunes Patriotes ?

 La délégation du Parti à Paris (National Institute of Korean History)

La délégation du Parti à Paris (National Institute of Korean History)

Le 20 août 1918 dans la concession française de Shanghai, 6 jeunes activistes coréens fondèrent le ShinhanCheongnyondang, littéralement le Nouveau Parti Coréen des Jeunes Patriotes. Ainsi ces jeunes hommes décidèrent de vouer leur raison d’être à une cause bien périlleuse, la Résistance contre l’occupation japonaise colonisant la Corée depuis 1905. Jusqu’à présent, les actes résistants au sein du sol coréen rapidement opprimés, s’avéraient peu fructueux. Cette jeunesse reconnut rapidement la nécessité d’un combat diplomatique en dehors du pays, ce qui fomentera en 1919 la formation d’un gouvernement coréen en exil, futur acteur crucial de l’indépendance. Il s’agissait en effet d’une réunion de jeunes gens d’une vocation républicaine et démocratique, maîtrisant avec finesse le climat international, ce qu’ils avaient acquis lors de leurs études à l’Occident.

Kim Kiu Shik, le chef de l’équipe (Ministry of Patriots and Veterans Affairs)

Kim Kiu Shik, le chef de l’équipe (Ministry of Patriots and Veterans Affairs)

Ils avaient senti non sans alarme la nécessité d’une réforme immédiate en Corée, pour qu’elle puisse s’inscrire dans les tendances mondiales et un jour élever sa voix parmis les puissances occidentales. Ainsi ce parti concentra toutes ses ressources dans un activisme diplomatique, dont l’expédition de KiuShik Kim à la Conférence de Paix à Paris. La mission se focalisa avant tout sur la présentation de la pétition à la Conférence, qui surprend aujourd’hui par son ardeur, sa finesse d’analyse politique et diplomatique, ainsi que son aspect annonciateur sur la Corée d’aujourd’hui.

La pétition envoyée à la Conférence de Paix: une revendication qui fait présage

La pétition envoyée à la Conférence de Paix (National Institute of Korean History)

La pétition envoyée à la Conférence de Paix (National Institute of Korean History)

La pétition est d’abord une dénonciation furieuse de l’impérialisme japonais ainsi qu’un manifeste d’une résistance bien présente en Corée. Elle accuse dignement l’expansionnisme japonaise jugée illégale, à commencer par l’établissement forcée de la Corée en tant que protectorat en 1905 ainsi que son annexion en 1910. Il est cependant affirmé que la Corée a maintenu une indépendance historique et culturelle durant 4200 ans qui légitime donc son droit à la souveraineté. Cet argument reste toujours très présent aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après l’indépendance coréenne, s’expliquant par le résidu d’une forte identité nationale surgissant de temps en temps face au Japon qui ne reconnaît toujours pas sa responsabilité de 40 ans de colonisation.

La pétition révèle notamment la politique colonisatrice du Japon, comme l’interdiction de l’enseignement du coréen, qui a pour but d’éradiquer entièrement l’identité de la nation coréenne. L’autorité japonaise est rendue d’autant plus condamnable par son déploiement de moyens violents: les patriotes citent les meurtres et oppressions sanglantes menés par les dirigeants japonais ainsi que l’exploitation de l’économie coréenne au biais des abus financiers et judiciaires. Face à la tyrannie japonaise, la pétition indique que le peuple coréen y répond par une forte contestation interne, ce qui s’est clairement manifesté lors du soulèvement général du 1er mars, devenue une fête nationale.

 

Les massacres exercés par les autorités japonaises en 1923 (The Academy of Korean Studies)

Les massacres exercés par les autorités japonaises en 1923 (The Academy of Korean Studies)

En outre, en comparant la politique japonaise à la Doctrine Monroe, la pétition alarme les puissances occidentales de son ambition imminente à dominer entièrement le Pacifique qui ira aussi bien à leur encontre. L’idée de l’appel à l’aide à l’Occident se développe délicatement, tout en soulevant comme précédent leurs intérêts propres à intervenir. C’est certainement pour cette raison que les patriotes mentionnent la politique anti-occidentale du Japon, l’oppression du catholicisme ainsi que des européens résidents en Corée, voire encore la médiatisation mondiale des violences exercées contre le peuple coréen susceptible à mobiliser l’opinion publique et décrédibiliser les pouvoirs politiques occidentaux.

Néanmoins, cet appel au soutien à l’Occident n’est pas à considérer anodinement, car c’est bien ce choix qui a déterminé le statut diplomatique de la Corée actuelle. Le recours à une force occidentale pour mener l’indépendance a été le choix politique de ce parti, ainsi celui du gouvernement résistant coréen qui a été fondé à partir de ce dernier.

Le soulèvement du premier mars 1919 (Donga Ilbo, tiré de l'édition du 22 février 1969)

Le soulèvement du premier mars 1919 (Donga Ilbo, tiré de l’édition du 22 février 1969)

Certes la Corée n’avait pas assez d’importance pour réclamer son indépendance sur la scène internationale, qui donnait après tout une priorité aux intérêts nationaux qu’aux principes universels.

Ce gouvernement résistant jusqu’à officiellement devenir le gouvernement provisoire de Corée, malgré les dissidences internes, a donc préféré tendre la main aux puissances occidentales plutôt que déclarer une indépendance unilatéralement.

Le gouvernement provisoire de la Corée (National Institute of Korean History)

Le gouvernement provisoire de la Corée (National Institute of Korean History)

Certes l’indépendance a été acquise, mais cette stratégie a engendré la mise en place d’un interventionnisme perpétuel des puissances occidentales dans la politique interne, laissant peu de place à la souveraineté diplomatique du pays. Si le gouvernement provisoire avait plutôt penché du côté de l’aile unificatrice réclamant un gouvernement indépendant commun réunifiant la Corée du Nord et du Sud, plutôt qu’une déclaration séparée d’indépendance s’appuyant chacun sur une puissance occidentale – L’URSS pour le Nord et les Etats-Unis pour le Sud -, la place diplomatique de la Corée d’aujourd’hui aurait certainement eu une donne différente.

Vers une réunification?

 Tombée du drapeau japonais et levée du drapeau des Etats-Unis (Official U.S. Navy Photograph, National Archives)

Tombée du drapeau japonais et levée du drapeau des Etats-Unis (Official U.S. Navy Photograph, National Archives)

La participation à la Conférence de paix a malheureusement été refusée. Le sort de la Corée, sans force diplomatique et bien loin de l’Occident, ne figurait pas parmi les considérations des pays vainqueurs. Ce n’est qu’avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et la défaite du camps de l’Axe que la Corée sera libérée. « Libérée » certes, mais loin d’être « libre »; car elle verra sa nation amputée en deux, tant géographiquement qu’idéologiquement, gouvernée par les Etats-Unis au Sud et par l’URSS au Nord. Cette division débouchera en l’un des événements les plus marquants de l’histoire de la péninsule, la guerre de Corée en 1950, déclenchant un éloignement sans marche arrière des deux Corées jusqu’aujourd’hui. De nos jours, les influences des pays mandataires de l’époque sont toujours clairement perceptibles. La Corée du Sud s’appuie continuellement sur les Etats-Unis en diplomatie voire en économie: le contrôle de l’opération militaire de la Corée en temps de guerre reste dans les mains des Etats-Unis, qui maintient ses bases militaires sur le sol coréen, tandis que celui-ci reste l’un des partenaires économiques principaux de la Corée. Cette stratégie pro-américaine, en dépit des puissances asiatiques à proximité, isole la Corée de plus en plus surtout sur la scène diplomatique. Il est de même pour la Corée du Nord, n’ayant visiblement qu’un « allié » éphémère, la Chine. Peut-être que la Corée finira par devenir autonome et gagner une place sur le plan diplomatique en se réunifiant, ce qui lui semble être l’unique option restante. La tâche paraît lourde, vu les vieux fossés entre ces deux états ainsi que le peu d’enthousiasme des politiques: mais repousser l’échéance ne ferait pas que creuser davantage ce fossé?

Ye-Eun JEONG

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